LE 31/01/2012

L'édition médicale dans une zone de turbulences

Revenir aux archives


Le Président Directeur Général des Editions John Libbey Eurotext, et Vice-président du SPEPS, Gilles Cahn (photo), revient sur les difficultés auxquelles sont confrontés actuellement les éditeurs médicaux.

Avez-vous évalué l'impact de l'interdiction faite par la Haute Autorité de Santé (HAS) aux médecins de recevoir des livres médicaux ?

En moyenne, les maisons d’édition ont perdu 30 à 40 % de leur chiffre d’affaires après cette interdiction. Le marché de l’édition médicale n’est, en effet, pas suffisamment large pour amortir les coûts de fabrication élevés de certains ouvrages qui comportent bon nombre de graphiques et d’illustrations en couleurs. Les éditeurs ne peuvent pas espérer atteindre la rentabilité en publiant ces livres, sans nouer une forme de partenariat avec un laboratoire pharmaceutique. Or l’interdiction faite aux groupes pharmaceutiques de transmettre des informations via la visite médicale les a conduit à mettre fin à leur collaboration avec les éditeurs médicaux parce qu’ils n’étaient plus le vecteur de cette information diffusée aux médecins. Conséquence : la publication d’un grand nombre d’ouvrages a été arrêtée, ce qui a été grandement dommageable pour l’édition médicale et a touché notamment les Editions John Libbey.

La HAS pourrait-elle revenir sur sa décision ?

La Haute Autorité de Santé a décidé que les médecins ne recevraient pas de livres de médecine en cadeau. Et les éditeurs n’ont aucunement été concertés avant cette prise de décision. Or, diffuser du savoir et de l’information auprès du corps médical, via un partenariat pharmaceutique et la visite médicale, ne leur paraissait pas être un cadeau en soi. C’est comme si l’on interdisait les zones d’exhibition de l’industrie pharmaceutique dans les grands congrès internationaux, en considérant que leur présence pourrait influencer le programme de ces colloques. Si c’était le cas, le financement de la plupart des congrès internationaux serait nettement insuffisant. Les éditeurs médicaux ont donc essayé de sensibiliser la HAS sur les conséquences de cette mesure : la désinformation du corps médical et l’arrêt de la publication de nombreux ouvrages.

Comment la faire changer d’avis ?

Nous avons déjà effectué ce long travail auprès de la HAS, en apportant toutes les garanties sur le sérieux de ces livres édités en partenariat avec l’industrie et qui sont encadrés par des comités de lecture ou des comités scientifiques, dont la déontologie, l’indépendance ou l’éthique ne sont plus à démontrer. Et malgré tout, l’interdiction n’a pas été levée. Pour autant, la HAS s’est montrée sensible à nos arguments et nous espérons qu’elle va réétudier le dossier. C’est en tous cas ce qu’elle nous a laissé entendre.

 

Comment l’édition médicale peut-elle juguler l’érosion de ses ventes ?

Pour trouver des relais de croissance, tous les éditeurs se penchent sur l’édition d’ouvrages dans un format électronique. Pour l’heure, celle-ci reste encore embryonnaire car elle ne représente qu’environ 5 % du marché français actuel. Mais, la situation pourrait évoluer. Les institutions se sont montrées intéressées par l’accès à des ouvrages électroniques pour un grand nombre de leurs utilisateurs, en souscrivant éventuellement des abonnements liés à ces ouvrages. Mais, les nouvelles pistes, qui se mettent actuellement en place, doivent encore faire leurs preuves. En outre, les lecteurs montrent encore un fort attachement au papier, ils apprécient le fait de posséder ces livres dans leur bibliothèque, de les consulter dans leur intégralité (contrairement à un format électronique qui élude souvent  la lecture in extenso). En 2011, les ventes en librairie ont accusé un recul et la visibilité reste réduite en 2012. De nombreuses contraintes, couplées à un changement de la réglementation, devraient encore peser. La seule façon de limiter l’érosion des ventes est de posséder dans ses catalogues, des ouvrages phares, au contenu original et aux ventes conséquentes.

Avez-vous justement évalué l'impact de la hausse de la TVA de 5,5 à 7 % sur les livres ?

Le prix de vente des ouvrages de médecine est relativement élevé, du fait de la petite taille du marché car nous devons amortir nos ouvrages sur de petites quantités et dans des délais assez courts, compte tenu de l’obsolescence rapide des textes. Les libraires vont répercuter cette hausse sur les prix publics et ce sont les consommateurs qui vont devoir assumer ce renchérissement. Ce qui va encore renforcer le prix déjà élevé de nos ouvrages.

Quels types de livres médicaux sont accessibles en numérique ?

Tous les types d’ouvrages médicaux sont candidats et peuvent, bénéficier d’une version électronique, ce qui permettra aux lecteurs de pouvoir lancer une requête spécifique et d’obtenir rapidement une information précise. Dans certains domaines, comme l’épilepsie, domaine dans lequel nous sommes très présents, nous proposerons les textes avec des vidéos. La visualisation de la crise d’épilepsie en regard du texte nous paraît, en effet, très utile. Nous proposerons également des documents de synthèse liés à des recommandations. Nous les éditerons, selon les cas sur les deux supports ou uniquement en format électronique. A terme, nous nous dirigeons vers la réalisation d’applications téléchargeables sur les différentes tablettes et les smartphones.

Quel rôle peut jouer l'édition médicale dans le flux croissant d'informations dispensées aux médecins ?

Il est essentiel. Tout le contenu de l’information scientifique et médicale dispensé par l’édition médicale est validé selon les règles strictes et internationales. Or, la plupart des informations diffusées dans la presse grand public et via Internet n’obéissent pas à ce type de validation. Nous sommes persuadés que le corps médical et les institutions seront, à terme, beaucoup plus sensibles à la garantie offerte par les éditions médicales et scientifiques.

Quels sont les domaines thérapeutiques aujourd’hui les plus porteurs dans l'édition médicale ?

Tous les domaines sont intéressants pour le corps médical à partir du moment où ils présentent des avancées scientifiques, avec un impact sur les thérapeutiques d’aujourd’hui et de demain. La cancérologie et l’hématologie représentent notamment deux aires dans lesquelles des progrès scientifiques sont réalisés régulièrement et où apparaissent de nouveaux concepts comme les thérapies ciblées, essentielles pour les thérapeutiques d’avenir. Ensuite, le champ est très vaste : la gastroentérologie, l’hépatologie, la virologie avec le rôle croissant des vaccins dans les thérapeutiques d’avenir, la neurologie tout comme la gériatrie sont des domaines primordiaux pour l’avenir, dans un contexte de vieillissement de la population qui devra compter avec une prise en charge croissante.

Propos recueillis en décembre 2011 par Christine Colmont